24 décembre 1999, il y a 14 ans, la Côte d’Ivoire a fêté un noël particulier : la chute de Bédié. J’étais à peine au collège, nous avons dansé, nous avons chanté à travers les rues de la ville. On ne savait pas trop ce qui se passait, mais on voulait partager la joie de nos parents, on voulait faire comme ces personnes qu’on voyait à la télévision, dans les rues d’Abidjan. Presque toute la Côte d’Ivoire a célébré l’arrivée d’un père noël particulier. Vêtu en tenue militaire, il s’était munit d’un balai ; pour balayer Bédié, et  assainir la Côte d’Ivoire. Que pouvons-nous retenir de ces épisodes de notre histoire ?

Retour sur les faits

Nuit du mercredi 22 au jeudi 23 décembre 1999 :

Un petit groupe de soldats s’empare, sans difficulté, de la poudrière du camp d’Akouédo, sur la route de Bingerville, à l’est d’Abidjan. À la tête du commando, les sergents-chefs Souleymane Diomandé et Boka Yapi, épaulés par les caporaux Issa Touré, Neman Gnepa, Oumar Diarra Souba et Yves Gnanago. Les six hommes ont en commun de bien connaître les lieux – ils appartiennent à une unité d’élite, la Force d’intervention rapide des paras commandos (Firpac) – et d’être des vétérans de la Minurca, la Mission des Nations unies en République centrafricaine, créée en mars 1998 par le Conseil de sécurité pour ramener la paix en Centrafrique.

Après avoir pris le contrôle du dépôt d’armes, les militaires tirent des rafales en l’air, provoquant un début de panique dans la caserne. Le capitaine Crépy, lui aussi ancien de la Minurca, mais bête noire des soldats, reçoit de sa hiérarchie l’ordre de mater ce qui apparaît comme une mutinerie. Les « Six » tentent alors un coup de bluff : ils affirment disposer d’une centaine de partisans puissamment armés et menacent, en cas d’attaque, de faire sauter la poudrière, au risque de détruire non seulement la totalité du camp, mais aussi une partie de la ville d’Abidjan. L’argument se révèle dissuasif. L’audace des mutins séduit leurs camarades, qui rallient en masse le mouvement. Akouédo bascule…  Les auteurs de cette opération spectaculaire, qui ont séjourné onze mois à Bangui, entendent obtenir le paiement d’arriérés de soldes et de primes et, au-delà, l’amélioration de la situation des hommes du rang. « Certains de nos chefs prélevaient une dîme sur les 5 000 F CFA que l’ONU nous versait quotidiennement lorsque nous étions là-bas », s’indigne le caporal Oumar Diarra Souba. Le caporal Issa Touré va plus loin : « Nous entendions également profiter de l’occasion, explique-t-il dans un français impeccable, pour protester contre les brimades et les injustices dont nous autres, hommes du rang, sommes victimes, depuis plusieurs années, de la part de certains de nos chefs. Par exemple, l’avancement ne se faisait plus au mérite et à l’ancienneté, mais selon des critères ethniques. » (1)

C’est le début des évènements qui se aboutiront le 24 décembre, au le renversement de l’un des régimes réputés les plus stables du continent.

Vendredi 24 décembre 1999 :

Abidjan est en proie à des pillards. Civils et militaires réquisitionnent des véhicules et disparaissent dans la nature. Les rares magasins épargnés la veille sont copieusement pillés.

Aux environs de 7 h 30, deux soldats, dont le sergent Diomandé, pénètrent dans les locaux de Radio Nostalgie, au Plateau. Ils exigent du directeur de la programmation, Yves Zogbo, qu’il diffuse un communiqué « pour deman­der aux gens d’arrêter les pillages ». Zogbo se saisit du micro et informe les auditeurs que « pour des raisons techniques », il est obligé d’interrom­pre momentanément les programmes. « Pas pour des raisons techniques, pour des raisons militaires », précise, dans son dos, le sergent Diomandé, qui se présente comme « le coordonnateur du mouvement ».

Presque au même moment, Bédié reçoit quatre mutins conduits par le « sergent IB », ancien moniteur de sport et ancien membre de la garde rapprochée du Premier ministre Alassane Dramane Ouattara (1990-1993). Le chef de l’État est entouré du Premier ministre, du président de l’Assemblée nationale, Émile Brou Amoakon Atta, du ministre de la Défense et du major-colonel Doué, qui sert, depuis le début des événements, d’interface entre les mutins et le pouvoir.

Le sergent égrène les doléances des mutins. Le président lui répond que ceux-ci ne seront pas sanctionnés s’ils acceptent de regagner « immédiatement » leurs pénates. Mieux : il s’engage « personnellement » à examiner leurs revendications avec « bienveillance ».

Un nouveau rendez-vous est fixé. Mais il est déjà beaucoup trop tard. La capitale économique est plongée dans l’anarchie, et le sort du régime paraît scellé.

Vers 11 heures, des dizaines de militaires puissamment armés font irruption à Radio Nostalgie, dont le directeur, Ahmed Bakayoko, est un proche parmi les proches de Ouattara. « Le général va faire une déclaration », lancent-ils. Le général – il s’agit évidemment de Robert Gueï – descend d’une Nissan Patrol, s’engouffre dans l’immeuble et se dirige vers les studios. « Il m’a salué et m’a informé qu’il avait une déclaration à faire, raconte Zogbo. Il s’est installé, je lui ai placé un casque sur la tête et il a lu son discours. »

Gueï, qui se présente comme le « porte-parole » des insurgés, annonce la destitution du chef de l’État, la dissolution de l’Assemblée nationale (où le Parti démocratique de Côte d’Ivoire, au pouvoir depuis l’indépendance, dispose d’une écrasante majorité), du gouvernement, du Conseil constitutionnel et de la Cour suprême. « Les jeunes mutins se proposent de vous présenter un Comité de salut public de la République, dont la composition sera annoncée dans les heures qui suivent », déclare-t-il. Un Comité national de salut public (CNSP) de neuf membres – tous militaires – sera effectivement constitué dans la journée. Dans les rues d’Abidjan, l’explosion de joie est immédiate : « Bédié est tombé ! Gueï président ! » hurle la foule. Ici et là, des femmes exécutent un mapouka endiablé. Dans les quartiers populaires, la bière coule à flots. Des soldats se rendent à la Maca, la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan. Après avoir défoncé le portail, ils libèrent les responsa­bles et militants du Rassemblement des républicains (RDR, opposition libérale, le parti de Ouattara) incarcérés depuis le mois d’octobre. Des milliers de droits communs, parmi lesquels de dangereux criminels, en profitent pour se faire la belle. (2)

La Côte d’Ivoire vient de connaître son premier coup d’état, place à la transition.

http://www.youtube.com/watch?v=rgpTy_FibXo

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Après la disparition du père fondateur, la présidence de la République est revenue au président de l’Assemblée Nationale, SEM Henri Konan Bédié. Malgré ses atouts agricoles, la Côte d’Ivoire s’enfonce dans la crise sous le régime particulièrement corrompu du nouveau président. La Côte d’Ivoire est secoué par des crises multiples ; d’ordres sociales, économiques et politiques. Et une personne cristallise à lui seul la quasi-totalité des frustrations et tensions découlant de ces crises : le Président de la République, SEM Henri Konan Bédié. Je me souviens que certains disaient à l’époque « à cause de Bédié on ne mange plus du riz. ». J’ai été aussi témoin de certaines scènes, dans cette ville où nous n’avions qu’une seule chaine de télévision, certains éteignaient leurs postes téléviseurs à chaque apparition du Président Bédié. C’était un désamour profond entre le président et les populations qui pour la majorité l’avaient porté au pouvoir. A cette période l’on a assisté à des grèves massives d’étudiants, au boycott des livraisons de cacao par les planteurs en colère, sans oublier les marches pro-Ouattara.

En effet dès 1995, Bédié a mis sur pied une politique raciale fondée sur « l’ivoirité », établissant une distinction entre les Ivoiriens de souche et les « étrangers ». Cette politique lui permet d’écarter de l’élection présidentielle Alassane Ouattara, un opposant politique, en évoquant son origine burkinabé. Cette décision a suscité la colère de l’opposition et la frustration de bon nombre d’Ivoiriens. Par la suite, le président démet le général Robert Gueï de ses fonctions, alors chef d’État-major des armées. La situation est tendue, davantage sur le plan politique en cette fin de 1999. C’est pour détendre cette atmosphère que le président Bédié était entendu le 22 décembre 1999 devant l’assemblée nationale. Certains espèrent que ce discours devant l’assemblée serait l’occasion d’annoncer une amnistie pour les dirigeants de l’opposition incarcérés, au nombre Henriette DIABATE. D’autres s’attendent à l’annonce d’une réforme de l’université. Mais au finish Bédié a servi aux députés, aux membres du gouvernement et diplomates présents, un discours pour le moins mitigé. L’on attendait un train de réformes, il faudra se contenter d’un discours électoral avant l’heure. L’on a espéré des décisions pour désamorcer la crise, il n’y aura que des invectives contre les « fauteurs de troubles », c’est-à-dire une grande partie de l’opposition, et contre « certains esprits chagrins de l’extérieur ». C’est donc un Bédié enfermé dans ses certitudes, dans son arrogance qui a conduit la Côte d’Ivoire à l’expérience du coup d’état.

Quels enseignements du coup d’état de 1999 ?

14 ans plus tard, avec le recul, chacun s’est fait une opinion sur ces évènements, chacun peut y tirer des enseignements. Il faut d’ailleurs que chacun le fasse en toute objectivité, puisque nous ne sommes pas encore sortis de ces crises. Ma foi, c’est notre capacité à tirer les leçons du passé qui nous mettra à l’abri des tragiques répétitions de l’histoire. Pour ma part, j’estime qu’une première leçon est l’impératif de la bonne gouvernance.

Nous ne sommes plus dans les années 1970, où les populations restaient indifférentes à la corruption des dirigeants. De nos jours aucun peuple ne peut tolérer pendant longtemps la mal gouvernance. Ceux qui aspirent au pouvoir pour se servir devront  changer leurs approches ou céder la place.

Ensuite un autre enseignement est que le peuple ne se satisfait plus des promesses, mais attend du concret. Il est bon d’annoncer des performances macroéconomiques, mais le citoyen doit ressentir la croissance dans son quotidien, dans son assiette.

L’un des enseignements majeurs de cet épisode est la nécessité de préserver la cohésion. Il ne faut surtout pas céder à cette facilité périlleuse qui consiste à manipuler, à opposer les groupes ethniques voire religieux. La Côte d’Ivoire garde encore de profonds stigmates de cette politique xénophobe. Le débat politique doit s’articuler autour des valeurs intrinsèques des acteurs, et non sur la base de considérations ethniques, religieuses ou régionalistes.

Enfin il faut à la tête de nos Etats des hommes d’Etats. Des leaders aussi sage pour éviter la floraison des crises,  qu’intelligents pour résoudre les crises lorsqu’elles naitront. Pour ce faire l’accession à la magistrature suprême ne doit pas être le fruit d’un accident, ou d’un arrangement, mais la conséquence d’un parcours, l’adhésion effective des populations.

Joyeux noël à toutes et tous !!!

Tawakkal

Notes: (1) & (2) Ces paragraphes sont issus de l’article de Jeune Afrique : « Le coup d’état de noël à Abidjan: le film des évènements« 

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tawakkal
De nationalité ivoirienne, je réponds au nom de Tawakkal DIAKITE. Je suis passionné de l'art du leadership. Plus d'infos dans la rubrique "A propos de moi" dans mon blog.

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