Il y a maintenant trois décennies, dans le milieu semi-urbain ou semi-rural qui nous vu grandir, nous avons découvert le vélo. Appelé en dialecte local, en Malinké, « Nêguêsso » (1),  le vélo a été pour nous une grande fascination. Car toutes les concessions ne possédaient pas un vélo, et celles qui en disposaient devaient savoir s’en servir.

En Côte d’Ivoire, comme dans la plupart des pays de la sous-région ouest-africaine, une grande partie de sa population vit d’activités  informelles, telles que l’agriculture et l’artisanat. Cette réalité était plus prégnante dans notre cité, située dans le centre-ouest du pays, ; c’était un réservoir de matières premières et de produits vivriers.  Cette brave et dynamique population avait trouvé un allié de taille pour vaguer à ses occupations : le vélo. Matins et soirs, ces bicycles défilaient sur les routes des champs et des marchés. Ici, les vélos servaient essentiellement à parcourir de longues distances, et à transporter les bagages, au point que la plupart de ces vélos subissaient des modifications plus ou moins importantes pour s’adapter aux besoins des usagers. Notamment, les roues arrière étaient « blindées », tandis que les porte-bagages étaient élargis et consolidés. Se faisant, certains transportaient deux  personnes sur leurs nêguêso le matin, et revenaient le soir du champ avec des chargements impressionnants de poids. Et parfois, en plus de cette charge, certains conducteurs se permettaient d’embarquer une personne sur le tronc du nêguêsso. Impressionnant et séduisant.

Jeunes écoliers, le vélo était tout aussi présent à l’école. Quelques rares personnes se faisaient déposer en voiture ou en mobylette, un plus grand nombre en vélo, mais la majorité écrasante empruntait le « 11 ». C’est-à-dire qu’elle marchait. Pendant ce temps, une race rare d’écoliers venait à vélo, garait leur bicycle dans la cour de l’établissement et se rendait en cours. Des vélos bizarres qui n’avaient pas de porte-bagages, constataient leurs camarades incrédules. Certainement qu’ils étaient méchants : en enlevant leurs porte-bagages, ils ne s’encombreraient pas à prendre leurs camarades sur leurs vélos, ni à justifier leurs refus. Mais tous ces préjugés s’envolaient lorsque l’illustre détenteur de vélo leurs permettaient de faire « un tour » le temps d’une récréation. « Un tour », entendez un tour à vélo. C’est le moment ou tous cherchent à rentrer dans les bonnes grâces du propriétaire de vélo, même ceux qui ne savent pas conduire veulent s’essayer pour découvrir l’effet que ça fait de se trouver derrière le guidon. Des moments magiques pour les impétrants.

A l’adolescence, chacun a eu l’occasion d’avoir un vélo à sa disposition et a appris à rouler. En réalité c’était un défi pour tous les jeunes hommes que de savoir faire du vélo. Une règle non écrite, mais très répandue. Ceux qui ne savent pas le faire se cachent, les autres ne manquent aucune occasion pour exhiber leurs talents de super-pilotes -surtout devant les jeunes filles, parade amoureuse oblige. Certains apprennent facilement, d’autres péniblement. Mais une constance : l’audace paie. Pour savoir rouler à vélo, l’apprenant est invité à oser, à ne pas craindre la chute ni la blessure. Un théorème stipulait même que : « Nul ne peut dompter le vélo sans avoir préalablement subit une blessure de celui-ci. » Chaque apprenant attendait donc avec anxiété sa blessure de vélo. Et, comme si le théorème était fondé, cela nous arrivait toujours. Et quand venait le jour de l’exploit, c’était un grand événement pour lui. Les autres ne s’en rendaient forcément pas compte, mais le concerné avait toutes les raisons de se voir aux anges. Fini les frustrations et les humiliations. Lui aussi pouvait désormais parader devant les jeunes filles, et les embarquer dès qu’elles laissaient apparaître un brin de souhait. Car, à cet âge, les vélos servent aussi à ça. Prendre à bord les jeunes filles, rouler à vive allure, se jeter dans des crevasses, donner de violents coup de freins, pour qu’elles  s’accrochent solidement au pilote en abandonnant leurs atouts naturels sur le dos attentionné de celui-ci.

Velo-gaminn

Ici, le vélodemeure essentiellement masculin, mais aussi majoritairement utilisé par les classes basses. Les classes aisées les utilisent, certes, mais le plus souvent comme jouets pour leurs enfants ou comme moyen de déplacement pour leurs domestiques. Pour résumer, on dira que les uns jouent avec l’outil de travail des autres. Il y a les uns et les autres, pour reprendre un adage populaire par ici.  Ce rapport au vélo est toujours d’actualité. En effet, en dépit de quelques rares usages sportifs professionnels, le vélo demeure cantonné aux zones rurales et il est aujourd’hui délaissé aux classes les plus défavorisées. Car avec l’arrivée des motos à coûts réduits sur le marché, la plupart des ménages ayant auparavant des vélos s’orientent vers  ces engins motorisés, au point où ces motos ont envahis la plupart des campagnes. Et dans les capitales urbaines, le vélo se fait très rare. Seul quelques artisans et personnels domestiques (vigiles, jardiniers, cuisiniers) les utilisent dans une ville comme Abidjan. En effet, dans les grandes villes, le vélo s’apparente plus à un danger qu’à un outil, tant les voies de circulation ne se prêtent guère à sa pratique à cause de l’urbanisation sauvage. La combinaison des facteurs susmentionnés ne laissent  pas présager d’un quelconque avenir pour le vélo sous nos tropiques. Mais tout espoir n’est peut-être pas encore perdu. Un sursaut collectif de nostalgiques et/ou d’amoureux du vélo pourrait un jour sauver ce sort presque scellé du Nêguêsso.

Tawakkal

(1) – Littéralement traduit du Malinké, « Nêguêsso » signifie « Asile du fer » ou « Foyer du fer ». Cela pour exprimer le fait qu’il est majoritairement constitué de cette matière.

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De nationalité ivoirienne, je réponds au nom de Tawakkal DIAKITE. Je suis passionné de l'art du leadership. Plus d'infos dans la rubrique "A propos de moi" dans mon blog.

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