On peut affirmer sans crainte de se tromper dans la sous-région ouest-africaine que l’événement politique le plus retentissant de ces derniers  jours nous vient du pays des hommes intègres. En effet le parti au parti au pouvoir, le CDP, Congrès pour la démocratie et le progrès, est en proie à une vague de démissions sans précédent.

Retour sur les faits

Depuis plusieurs années les observateurs et acteurs de la vie politique au Burkina  Faso s’interrogent sur une question : Blaise Compaoré va-t-il modifier la Constitution pour solliciter un nouveau mandat ? Le président qui a déjà passé 27 ans à la tête du pays est désormais face à un verrou constitutionnel.

C’est  l’article 37 de la Constitution du 2 juin 1991 qui introduit la clause limitative des mandats dans la loi fondamentale burkinabè.  Mais le président Compaoré fera machine-arrière en modifiant cette Constitution en 1997 afin de supprimer la limitation des mandats présidentiels. Cependant après les évènements consécutives à  l’assassinat du journaliste Norbert Zongo en 1998, l’Assemblée nationale modifie à nouveau en 2000 la Constitution afin de limiter le nombre de mandats présidentiels et d’en ramener la durée à cinq ans.

C’est finalement en 2005 que cet article 37 va surgir dans le débat juridico-politique, avec en filigrane la question de l’éligibilité de Blaise Compaoré. Pour rappel, la présidentielle de 2005 était  la première à laquelle l’opposition a participé depuis le rétablissement du multipartisme en 1991. A l’époque ses détracteurs soutenaient que la candidature de M. Blaise Compaoré violait la lettre et l’esprit de l’article 37. Ils faisaient valoir qu’en application du principe de l’effet immédiat de la loi nouvelle, la candidature de Blaise Compaoré était illégale et/ou illégitime. Saisi à cet effet, le Conseil constitutionnel a concédé que les versions successives de l’article 37 sont cause d’un conflit de lois dans le temps. Et de rappeler le principe de base au nom duquel « la loi ne dispose que pour l’avenir, elle n’a point d’effet rétroactif ».

Après ces épisodes, l’on a cru que le débat serait définitivement clos et qu’à partir de cette date Blaise Compaoré ferait au maximum deux mandats à la tête du Burkina. Mais très rapidement, les opposants et certaines composantes de la société auront à tort ou à raison des soupçons. Ceux-ci pensent que l’actuel président envisage une nouvelle modification de la Constitution, afin de demeurer à la tête du pays après 2015. C’est alors le projet de création du Sénat qui cristallise toutes les tensions.  La société civile et l’opposition ont rejeté en bloc  ce projet. Tandis que les uns y voient un projet inopportun et budgétivore, les autres y voient un outil destiné à modifier l’article 37 de la Constitution. Face à ce rejet, le président suspend la mise en place du Sénat le 12 août 2013. Mais ses détracteurs continuent à croire qu’il caresse toujours l’idée de modifier la Constitution afin de briguer de nouveaux mandats.

Passé maître dans l’art de camoufler ses intentions, Blaise Compaoré n’a pas encore dit s’il souhaitait se présenter à la  prochaine élection. Mais certains qui disent le connaître, après plusieurs décennies de cohabitation, ne se font point de doute sur les projets du président. Et ils semblent décider cette fois à lui mettre les bâtons dans les roues.

Dans une lettre ouverte, en date du 4 janvier 2014, plusieurs figures du parti présidentiel font part de leur démission. Parmi eux :  Roch Marc Christian Kaboré (Ex-chef du CDP, et ancien président de l’Assemblée nationale), Simon Compaoré (ancien maire de Ouagadougou), de nombreux anciens ministres dont Salif Diallo autrefois très proche et homme de confiance de Blaise Compaoré. Cette vague de démissions a à juste été qualifiée par certains observateurs comme un séisme politique, quand d’autres parlent d’un coup dur pour le parti de Blaise Compaoré, voire pour le Burkina. Pour nous autres qui sommes en Côte d’Ivoire, nation jumelle du Burkina, ces évènements nous rappellent un épisode  de notre propre histoire : les désertions  du PDCI.

Le « syndrome PDCI »

Le PDCI (Parti démocratique de Côte d’Ivoire) est le parti fondé par le père de la nation ivoirienne. C’est le plus vieux parti de Côte d’Ivoire, celui qui a dirigé le pays de 1960 à 1999, soit trente-neuf ans de règne ininterrompu. Cependant, un an après la mort du président Félix Houphouët Boigny, alors que le PDCI tenait toujours les rênes du navire Ivoire, l’on a assisté à une première vague de désertions, plusieurs autres suivront dans le temps. Ces déserteurs du PDCI créeront des partis politiques d’opposition, dont le premier le RDR (Rassemblement des républicains de Côte d’Ivoire) est aujourd’hui au pouvoir. En plus du parti d’Alassane Ouattara, l’UDPCI, le PURCI, l’UDCY, l’URD, le RPP etc. sont autant de partis issus du PDCI. Pour l’essentiel ces déserteurs reprochaient au président du parti le refus de la démocratie interne et de la rénovation du parti, ainsi que le manque de dialogue et d’ouverture. Ce sont les mêmes griefs qui sont formulés aujourd’hui contre le président du CDP, comme en témoigne un extrait de la lettre ouverte des démissionnaires : « La démocratie ayant disparu au sein du parti au pouvoir, elle ne peut qu’être menacée au niveau national… Au lieu d’engager un débat préalable sur des questions controversées, nous sommes en train d’assister à des tentatives et à des velléités de révision de la Constitution en vue de sauter le verrou de la limitation des mandats présidentiels dans un contexte où le peuple est profondément divisé. »

Le CDP est-il atteint du « syndrome PDCI » ? C’est tôt de le dire, et il vaudrait mieux que cette éventualité ne devienne pas une réalité. Car  en plus de précipiter la chute du parti, ces évènements ont exposé la Côte d’Ivoire à plusieurs épisodes malheureux, dont le pays des hommes intègres gagnerait à faire l’économie.

La salutaire médiation ivoirienne

Dès l’éclatement de cette crise au sommet du parti au pouvoir burkinabè, le président ivoirien a dépêché une mission à Ouagadougou, afin de discuter avec les différentes parties. Cette mission conduite par le président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire a rencontré le président Blaise Compaoré ainsi que les démissionnaires. A l’issue de cette mission Guillaume Soro a déclaré : « Notre devoir est d’être à la hauteur de tout le soutien que le président Compaoré et le peuple burkinabè tout entier nous ont apporté quand la Côte d’Ivoire sombrait dans le gouffre. C’est un devoir et une responsabilité que nous assumerons pleinement dans la limite du strict respect de la souveraineté des Etats … Je ne peux avoir la prétention de connaître le Burkina mieux que les Burkinabè. Cependant vu les liens historiques et légendaires qui nous unissent, demeurer indifférent est inacceptable. Ce que je souhaite c’est que le dialogue direct inter-burkinabè triomphe. Nous avons besoin d’un Burkina fort, stable et paravent des menaces d’un nouveau genre. L’intégration voulue par les panafricanistes du continent ne commande que la solidarité. »

Cette initiative des autorités ivoiriennes est salutaire à plus d’un titre. D’abord, elle témoigne de la maturité de nos dirigeants à prévenir et faire face aux crises diverses. Car cette crise qui ne concerne pour le moment que le parti au pouvoir pourrait faire couler demain tout le pays. Sans pour autant passer pour des donneurs de leçon, les Ivoiriens sont bien placés pour assister le Burkina dans la gestion de cette crise. Il y a vingt ans la Côte d’Ivoire est passée par là, et tout porte à croire que nous avons tiré aujourd’hui les leçons de ces épisodes. Quand le PDCI a failli, la Côte d’Ivoire s’est affaissée. Le parti n’a pas su se ressaisir et à chuté, ainsi que le pays qui tomba entre les mains d’aventuriers. La Côte d’Ivoire aurait pu éviter beaucoup d’évènements sombres, mais nous n’avons pas pu, ne faites pas comme nous. Il est de la responsabilité de tous les acteurs burkinabè de préserver leur pays.

Certaines personnes pourraient penser à tort que l’intervention des Ivoiriens serait une violation de la souveraineté du Burkina. Il faut faire la part des choses. De toute évidence personne ne viendra dicter à nos frères burkinabè leur conduite. Cependant, il convient de s’activer pour éloigner les solutions extrémistes du « pays des hommes intègre »s. Et à ce stade toutes les parties doivent être appelées à plus de responsabilité vis-à-vis de l’intérêt de la nation.

A tous, prenez  garde de contracter le « syndrome PDCI », car lorsqu’il est mal traité le pays s’en remet très difficilement.

Tawakkal

 

 

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tawakkal
De nationalité ivoirienne, je réponds au nom de Tawakkal DIAKITE. Je suis passionné de l'art du leadership. Plus d'infos dans la rubrique "A propos de moi" dans mon blog.

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